Ecole de l'art de vivre

La trahison de Martine – Par André Fischer

par | 26 Fév 2024 | Autres Articles, Contes | 0 commentaires

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La trahison de Martine

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Par André Fischer

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Les fresques du grand salon étaient enfin achevées! Un sourire heureux de Martine, comtesse de Barmieux, récompensa le peintre, qui répondit:

– Le château serait parfait à présent, Madame, si vos traits ornaient sa place d’honneur!

Martine se sentit flattée. Et pendant que le comte, son mari, se querellait au loin avec les tribus indiennes de la Nouvelle-France, Léon Lavaur, le jeune et fougueux peintre de la cour, attaqua le portait de la comtesse, alors à la veille de ses vingt-six ans.

Trois semaines plus tard, Lavaur termina son œuvre. Ce fut une troublante révélation pour Martine! Avec quelle magie le séducteur savait évoquer sa jeunesse, ses grands yeux de velours, l’éclat de sa peau sous cette fine émeraude!

Martine apprit ce jour combien elle était belle. Bientôt elle se mit à fréquenter les châtelains des environs avec une assiduité croissante. La mort accidentelle de son mari ne l’affligea guère, tant une invitation du roi l’avait plongée dans de fiévreux préparatifs et déchaîné dans le château un tourbillonnement de robes, de rubans et de parfums.

Avide de domination et d’intrigues cruelles, Martine devint très vite l’une des plus resplendissantes étoiles de la cour et aussi, hélas, l’une des plus malheureuses esclaves de sa beauté.

Sa lumière s’éteignit brusquement quand, à l’âge de trente-quatre ans, une tumeur maligne la terrassa. La torture dura six mois. Les quelques fidèles, qui avaient eu le courage d’assister à sa longue agonie, dirent tout bas:

– Dieu garde son âme! Enfin elle a trouvé la paix!

*

Cependant, Martine n’avait point trouvé la paix.

Étonnée d’abord de voir son corps terrestre reposer sans vie, elle essaya longuement de le réveiller, de ramener cet être qu’elle chérissait par-dessus tout à son éclat d’antan. N’y avait-il donc personne pour arranger les dentelles de la robe, pour écarter les fleurs de la figure, pour redresser ces boucles écrasées?

Un matin, le corps avait disparu. Angoissée, Martine se sentit plonger dans un brouillard laiteux qui la pénétrait d’une lourdeur froide et pénible. Puis elle glissa vers les abîmes, comme une barque qui coule.

Un désir vague et sans nom, flottant dans son cœur vide, la tira lentement de sa torpeur. Autour d’elle, une nuit verdâtre, des dunes noires, des âmes figées dans une léthargie grimaçante.

Peu à peu, comme elle essayait de s’arracher à cette mortelle inertie, un souffle piquant l’attira vers une région couverte de plantes bizarres, aux émanations prenantes. Martine s’assit près de l’une d’elles pour respirer avidement sa forte odeur de musc. Elle sentit vibrer dans ce parfum farouche toute son envie de dominer, de régner, d’abaisser les autres et de leur faire violence.

En réalité, le parfum dont Martine s’enivrait était formé des effluves d’un être terrestre, Louise Villiers, femme aussi passionnée de son corps que l’avait été autrefois la comtesse de Barmieux. A leur insu, les vibrations communes lièrent de plus en plus les deux femmes, l’une sur la Terre, l’autre dans l’Au-delà.

Un jour, Louise Villiers se trouva enceinte. Ses émanations dans l’Au-delà devinrent alors si attirantes, que Martine en perdit connaissance. Lentement les puissantes radiations de la maternité l’absorbèrent et Martine se réincarna dans le corps de son choix.

*

 »Qu’elle est mignonne! Qu’elle est innocente!’‘, ne cessait de répéter Louise Villiers en contemplant sa fille, quelques mois plus tard. Mais, bientôt, elle se souciait moins de son enfant que de sa propre personne. Tant de soins s’imposaient pour retrouver la grâce de son corps et la fraîcheur de ses traits!

Privée de sollicitude, Martine devint rachitique et fut confiée, à l’âge de neuf ans, à une vieille tante habitant près de Toulon. Des années malheureuses suivirent. Plus encore que des douleurs physiques, Martine souffrait de la froideur égoïste de sa mère, seule cause de tous ses maux.

– Pourquoi donc suis-je l’enfant d’une telle femme!, soupirait-elle souvent.

Qu’elle était née à l’endroit de son propre choix, et qu’elle y recevait le vécu nécessaire à sa propre libération de l’adulation du corps physique, Martine ne parvenait pas à le comprendre, et personne n’était à même de l’éclairer.

Vers sa dix-huitième année, elle entra au couvent pour se vouer au soin des malades. Un soir, peu avant ses vœux définitifs, la novice fut appelée par la supérieure.

– Mon enfant, lui dit celle-ci en la conduisant dans une cellule d’ordinaire condamnée, il vous reste une dernière épreuve à passer. Voyez devant vous ce à quoi vous voulez renoncer!

Des montagnes de brocarts, de lamés, de satins chargeaient les fauteuils de la cellule. Sur un guéridon, des diamants et des turquoises l’invitaient à se couvrir de leur scintillement. Et, au mur, un portrait signé Léon Lavaur présentait une jeune courtisane. Une émeraude, jouant sur sa blanche poitrine, évoquait sans pudeur la puissance diabolique de la femme parée!

Mais, profondément marquée des suites de l’orgueil de sa mère, Martine ne connaissait que trop bien les plaies et les souffrances que causait le culte du corps. Elle ne succomba pas à la tentation et quatre jours après elle devint, sans regret, sœur Madeleine.

Quelques années plus tard, Martine se trompa de médicament et une vieille malade, la pauvre Jeanne, succomba dans d’horribles souffrances. Personne n’eut connaissance de sa méprise. Si, dorénavant, sœur Madeleine se donnait, jour et nuit, à ses malades avec un dévouement infatigable, c’est à son seul zèle religieux qu’on l’attribuait. Parmi les malades étaient incarnées d’anciennes courtisanes auxquelles Martine, alors comtesse de Barmieux, avait infligé des cruautés. Ainsi son dévouement la libérait de nombreux fils karmiques tissés autrefois.

Lorsqu’elle mourut, quelques vieux pensionnaires du couvent murmurèrent pieusement:

– Enfin, elle a part au repos éternel!

*

En fait de repos, c’est une vie fort active qui attendait Martine. Libre et légère, son âme encore inconsciente s’éleva rapidement et parvint d’abord dans une plaine dominée de sommets altiers. Des mains secourables l’accueillirent et la guidèrent à travers de mystérieuses forêts aux feuillages d’or jusqu’aux berges ensoleillées d’un lac.

Là enfin, Martine se réveilla pleinement. Deux femmes couvertes de voiles lui offrirent une boisson délicieuse. Puis elles firent à trois le tour du lac, qui reposait sous une scintillante auréole de lisoranes d’un bleu intense.

– Ces fleurs irisées aspirent et rayonnent la Force des Hauteurs, expliquèrent les deux guides. Le lac absorbe leur délicate et bienfaisante énergie et la transmet aux profondeurs terrestres. Là-bas s’épanouissent alors l’harmonie et la grâce des corps féminins.

– Quelle beauté!, murmura Martine.

– Ton âme, Martine, qui a enfin su marier le refus et le respect de la chair, est élue pour nous aider, un temps, à garder la pureté de ce lieu!

– … un temps seulement?

– Oui, car il Te reste à accomplir un dernier voyage sur Terre pour réparer un mal que Tu commis, un jour!

– Et après? Comment revenir ici?, s’inquiéta Martine.

– Les Hauteurs appartiennent à ceux qui restent fidèles, lui répondit-on!

Puis Martine se mit au travail. De partout les précieuses plantes réclamaient des soins. Souvent des remous ténébreux troublèrent le fond du lac:

– Les péchés des hommes assombrissent l’univers, dirent gravement les femmes!

Il fallait alors redoubler d’ardeur pour que la force merveilleuse des lisoranes apaise et purifie les eaux.

Un jour, Martine aperçut un fil gris émerger du lac et l’enlacer avec insistance. Elle comprit que l’heure du départ était proche, l’heure d’une nouvelle incarnation terrestre servant à la libération et à la maturation de son esprit.

*

Marion aimait intercaler un brin de promenade entre ses cours à la faculté et les longues heures d’étude dans sa chambre. Tandis que son élégante silhouette avançait d’un pas vif, le long des quais qu’embaumaient les lilas en fleurs, une lueur rougeâtre jaillit soudain à plusieurs reprises comme un appel entre la jeune fille et l’une des hautes maisons qui bordaient l’allée. Martine ne la vit pas, mais se souvint, à cet instant même, que Yvette Blaison devait habiter là. Et si elle faisait un saut chez cette camarade trop sentimentale, également étudiante en pharmacie? Depuis la rupture avec son ami, il y a trois semaines, elle n’avait plus reparu aux cours. Sûrement une visite lui remonterait le moral!

C’est ainsi que Martine, maintenant Marion Lemonde, allait payer la dette qu’elle contracta comme sœur Madeleine envers la vieille malade empoisonnée, aujourd’hui Yvette Blaison.

Il urgeait que Martine intervienne, car Yvette, désespérée, s’apprêtait à s’asphyxier au gaz. A ce moment, Pierre Pommard, brillant et joyeux poète, surgit en riant:

– Holà, ma jolie! Filons dans la verdure, j’ai une surprise pour Toi!

– Oh, Pierre, il me reste une course à faire… Ce soir, si Tu veux, je serai libre.

– Soit… Mais, en attendant, prends ceci!

Marion glissa le billet dans son sac, acheta un bouquet d’anémones rouges et monta rapidement chez Yvette Blaison.

La malheureuse, trop abandonnée de tous, fut touchée par la bonté de Marion et elle n’eut plus le courage d’exécuter son funeste projet. Sans le savoir, Marion venait de sauver cette vie humaine et s’était libérée de la faute passée!

Hélas, le séducteur d’antan avait lâché une nouvelle flèche vénéneuse! Rentrée chez elle, Marion lisait et relisait avec délices le caressant sonnet de Pierre, qu’il avait écrit pour elle et intitulé  »Mirona, ma belle ».

Laissant son travail, elle choisit un tailleur noir très avantageux, passa vite chez le coiffeur, puis sortit avec Pierre pour fêter à ses côtés le premier prix que ses vers venaient d’enlever au concours littéraire des universités.

Des reporters d’un illustré remarquèrent, ce soir-là, le charme de la jeune inspiratrice. Huit jours après, sa photo parut à la une de plusieurs magazines. Puis les fêtes alternèrent avec les réceptions et, célèbre du jour au lendemain, Martine n’eut plus le courage, ni le temps, d’écouter sa conscience, qui la désapprouvait!

– Bah, se tranquillisa-t-elle, il faut bien vivre sa vie!

Bientôt Martine succomba aux alléchantes propositions d’un producteur cinématographique et vendit aux regards cupides des foules la beauté sacrée de son corps. Dans les Hauteurs, deux êtres purs pleurèrent, une fois de plus, la trahison des élus!

*

Ainsi l’histoire a recommencé, et recommencerait encore et encore, s’il n’était, dans le monde, mis un terme définitif à la déficience des hommes de la Terre!

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Extrait du recueil « Destins d’hommes » – Par André Fischer.

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